En ce mois d'août 1968, le temps s'était arrêté devant mes bols de cornflakes dont je lapais le lait en regardant tout ce qui trainait de vieux films américains à la télévision. Franck s'ennuyait aussi. Sa douce et belle avait trouvé d'autres prétendants à faire grimper aux arbres pour lui cueillir la plus belle des fleurs, celle qui était forcément tout au bout de la branche du haut. Loin de ces jeux puérils, dans une parenthèse un peu vide, nous attendions l'avenir. Notre escapade américaine nous laissait un goût étrange dans le corps, une sensation de bousculade et d'inachevé.
Nous avions repris le chemin de la verte Normandie où les vaches étaient blanches et noires, as usual. Nous préparions le départ pour le service militaire de l'aîné de la bande en mélangeant et en testant tout ce que nous trouvions d'alcool dans le buffet des parents, je donnais mes premières leçons maladroites de rock ‘n roll sur le beat du déjà éternel « Satisfaction ». Franck voulait devenir coureur automobile et, pour freiner son impatience, m'emmenait en virée sur sa mini moto faire le tour des copains. Le roulement des chars russes entrant dans Prague était loin de nos oreilles, seuls retentissaient le bondissement mat des balles de tennis sur les courts de campagne et le trot des chevaux qui retournaient, bride sur le cou, vers leur enclos.
Plus la rentrée approchait, plus nous ressentions la montée d'une belle « gueule de bois ». Il allait falloir se ressaisir, retrouver la forme, l'excitation, le désir. Une année scolaire importante s'annonçait avec épreuves à l'appui, qui serait plus déterminante qu'on ne croyait. "1968 " était passé par là. Pour moi, les deux années suivantes allaient imprimer leur sceau de façon tout aussi importante mais je l'ignorais encore, sans quoi j'aurais été plus méfiante et aussi plus enthousiaste.



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